Le New York Times a annoncé, vendredi dernier, qu’il mettait à jour sa charte de déontologie sur l’usage des réseaux sociaux par ses rédacteurs. Largement utilisés par les journalistes, les réseaux sociaux font débat dans le milieu médiatique depuis des années. Si l’intérêt de leur utilisation pour un usage professionnel fait consensus, les prises de position plus personnelles peuvent parfois poser problème, le journaliste étant inévitablement associé à son média. Ainsi, il est courant de lire dans les biographies Twitter : «Mes tweets n’engagent que moi.» Cette précision est en revanche considérée comme insuffisante par certaines rédactions, notamment anglo-saxonnes, qui n’ont pas hésité à établir des chartes de déontologie à l’instar du quotidien américain.

Dans cette nouvelle version de la charte du New York Times, il est spécifié que tous les départements de la rédaction et tous les réseaux sociaux sont concernés (Facebook, Twitter, Instagram ou encore Snapchat) : «Tout ce que nous publions est public. Et tout ce que nous faisons en public est susceptible d’être associé au Times.» L’enjeu principal est donc de ne pas «nuire à la crédibilité de la rédaction». Pour se faire, il est demandé aux salariés de ne pas «exprimer d’opinions partisanes, promouvoir des opinions politiques, approuver des candidats, faire des commentaires offensants» ou encore «d’éditorialiser des questions traitées [dans le journal, ndlr]». Il est aussi recommandé de ne pas rejoindre des groupes secrets ou privés qui pourraient présager de leurs opinions ou croyances. Le journal prône également la transparence : «Si vous avez tweeté quelque chose d’erroné ou d’inapproprié, supprimez le message et faites-le savoir.»

«Le Times est tenu responsable de ce qui apparaît sur mon flux»

De façon plus pédagogique, la charte se termine par une série de cinq questions que les journalistes devraient se poser avant de poster un contenu sur les réseaux sociaux :

«1. Exprimerais-je cet avis de la même manière dans mon journal ?
2. Quelqu’un qui me lit aurait-il des raisons de croire que j’ai des vues partisanes sur une question ?
3. Si un lecteur voit mon message et constate que je suis journaliste, cela affecterait-il son opinion sur le fait que mon journal couvre l’actualité de manière juste et impartiale ?
4. Ce message pourrait-il empêcher mes collègues de faire correctement leur travail ?

5. Si quelqu’un regarde toutes mes publications, y compris les liens et les retweets, peut-il avoir des doutes sur ma capacité à couvrir des événements de manière juste et impartiale ?»

En complément, plusieurs commentaires de rédacteurs, impliqués dans le processus d’élaboration de la charte, sont relayés : «La réalité est que mon compte Twitter est un compte Times. Le Times ne le contrôle pas, mais le Times est tenu responsable de ce qui apparaît sur mon flux. En effet, le lecteur occasionnel interprète mes comptes sociaux comme une extension de nos plateformes numériques, pour le meilleur et pour le pire. Je pense que nous, au Times, avons tous besoin d’accepter cela comme le prix de notre emploi par une grande institution médiatique», a témoigné Nick Confessore.

Des réactions sur Twitter

D’autres journalistes n’ont pas hésité à réagir, parfois avec humour, sur leur compte Twitter. John Schwartz, reporter spécialisé sur les questions du changement climatique, qui a plus de 59 000 tweets à son compteur et plus de 17 000 abonnés, a tenu à rassurer sa communauté :«Rien dans la nouvelle charte des réseaux sociaux du NYT n’interférera avec ma permanente manière d’être un complet abruti sur Twitter.» Son collègue, Andrew Das (38 000 tweets postés, près de 12 000 abonnés), assistant rédacteur en chef au service sport, s’est interrogé quant au «coup d’envoi» de cette nouvelle charte et a plaidé : «Peut-être que vous pourriez ne pas encore me balancer ?» Ce à quoi l’un de ses confrères du Boston Globe a répliqué : «Je pense que tu favorises les Néerlandais et que ton compte sera bientôt surveillé pour parti pris.»


En France, charte ou pas charte ?

Contrairement aux pays anglo-saxons, en France, ce genre de chartes est moins courant, mais la question commence à être sérieusement discutée depuis 2010. Le groupe France médias monde (RFI, France 24,…) a inclus une partie «précautions dans les environnements numériques» à sa charte de déontologie où ils demandent notamment à leurs journalistes d’avoir deux comptes explicitement séparés : un personnel et un professionnel. L’AFP a pour sa part établi, en 2013, un «guide de participation aux réseaux sociaux» de cinq pages stipulant, par exemple, qu’un journaliste souhaitant être actif sur un réseau au-delà de sa veille doit en informer son supérieur hiérarchique ou encore que le rédacteur doit être «loyal à l’égard de l’AFP».

La loyauté est d’ailleurs ce qui avait poussé Aurélien Viers, à ce moment-là rédacteur en chef du site web de L’Obs, a envoyé un e-mail de mise en garde aux employés en juillet 2011, révélé par Télérama : «On ne critique pas le journal ; on ne critique pas la direction ; on ne critique pas son service. Faites attention aux tweets humoristiques, même rédigés au deuxième ou troisième degré, certains n’ont pas votre humour.» Une journaliste du service web s’était permis de poster un tweet en s’étonnant que les bureaux de la rédaction fussent vides à 9 heures du matin. La rédaction n’a toutefois pas de charte dédiée à la question.

D’autres médias, au contraire, avaient fait de l’absence de charte un fer de lance. Johan Hufnagel, actuel directeur des éditions de Libérations’était exprimé en 2011 (alors en tant que cofondateur de Slate France) sur le fait de ne pas vouloir «figer dans le marbre une pratique dont on mesure mal encore toute la portée». Il revendiquait également personnellement «cette part de légèreté et la liberté proposée aux journalistes.» Une position qui semble depuis ne pas avoir évolué. 


Marlène Thomas